DOSSIER SUR LES CULTURES LUDIQUES, TRADITIONNELLES ET POPULAIRES EN EUROPE

Motion expédiée au parlementaires européens en 1991

 

Il y a une richesse, à soutenir et promouvoir en Europe, et qui est menacée à l’heure actuelle : les cultures ludiques, traditionnelles et populaires.
La balle en l’air et la boule sur terre, la lutte face à face, le rythme du danseur et le rire accompagnant les pitreries sont bien plus anciens que les monuments de nos villes.
Alors que ces jeux et traditions festives constituent un trésor de valeurs humaines et sociales, un laboratoire pour le développement de l’avenir, ils sont menacés de suppression directe ou indirecte par la standardisation, ou des tentatives de commercialisation et de « muséification » qui en réduisent la multiplicité et la diversité culturelles.

Cette situation demande une initiative politique. C’est pourquoi la résolution suivante est présentée.

 

RESOLUTION sur les CULTURES LUDIQUES, TRADITIONNELLES et POPULAIRES en EUROPE.

Motifs et circonstances :

- Dans les années 1980, on a pu assister à l’émergence d’une prise de conscience de la diversité en Europe, en général. Ce fut aussi le cas dans le domaine des jeux et fêtes populaires.
Cet intérêt pour des activités locales, régionales et décentralisées fut intensifié par le développement des jumelages de villes et de régions à travers les frontières des états.

- L’intérêt dans ce domaine fut également encouragé par la révolution en Europe de l’Est qui se déroulait aussi sur le plan des cultures corporelles et ludiques. Avec l’échec du sport étatique et centralisateur, des jeux traditionnels et populaires réapparaissaient à la surface pour participer à la libération des cultures populaires.

- L’immigration dans les pays européens est venue elle aussi poser des questions sur le plan des pratiques ludiques et des cultures corporelles. Les immigrés arrivent avec leur patrimoine de jeux et de festivités. Or, une politique unidimensionnelle de leur « intégration » dans le domaine du sport du pays d’immigration provoque des conflits entre aliénation et identité culturelle.

- Le sport international, standardisé et médiatisé a induit des problèmes graves qui sont vivement discutés au niveau international : doping, hooliganisme et chauvinisme.
La question est posée de savoir si les jeux traditionnels et populaires ne pourraient pas être une des solutions, non seulement comme modérateurs, mais aussi comme initiateurs d’une nouvelle conception des relations sociales, de par leur ancrage local.

- Par tous ces aspects contextuels , les activités ludiques, compétitives, festives et corporelles s’imposent comme un miroir de tendances culturelles et sociales plus générales.
Le « Bureau Européen pour les Langues Moins répandues », installé en 1984, peut être regardé comme un premier pas pour traiter une réalité culturelle beaucoup plus vaste.

Expériences et explications :

 

I - Quelles sont les tendances qui menacent à l’heure actuelle le développement des jeux traditionnels et populaires, en dépit de leurs valeurs sociales et culturelles ?

- Beaucoup de jeux populaires ont disparu face à une répression directe. Ils étaient classés ces dernières années encore, particulièrement en Europe de l’Est, mais pas exclusivement, comme « dépassés, archaïques, réactionnaires, séparatistes », et comme étant en contradiction avec la modernité du système dominant.

- La répression indirecte ne fut pas moins efficace :

  • Marginalisation économique et sociale ;
  • Refoulement dans le système scolaire et les médias ;
  • Expropriation de leurs espaces et aires d’expression (par l’automobile, l’urbanisation, etc.) ;
  • Classement définitif dans un processus non-prioritaire sur le plan politique et financier.

- Quelques jeux se sont vus intégrés dans le système du sport « d’ accomplissement » et de performance où la standardisation, en faveur de résultats chiffrés (en centimètres, grammes, secondes ou points), était imposée par des institutions extérieures. Par cette réduction à une monoculture, ils perdaient leurs valeurs sociales et communautaires et entraient même dans quelques cas dans le monde de la commercialisation du spectacle sportif.

- D’autres jeux ont été fonctionnalisés et instrumentalisés de façon étroite pour des stratégies et des buts externes : la discipline scolaire, une hygiène étroite, ou pour servir d’exercices préliminaires et préparatoires à d’autres sports. Ces instrumentalisations manipulatoires conduisaient toujours vers une réduction de la diversité culturelle du jeu.

- Le conservatisme rigoureux menace lui aussi la continuité vivante des jeux. Ils peuvent être « folklorisés » ou « muséifiés », mais sont alors dans tous les cas déconnectés de leur contexte social et quotidien, transformés en simple attraction touristique. Cette fossilisation va en contradiction avec la dialectique - continuité / adaptation – caractéristique d’une pratique vivante de la culture des jeux.

 

II - Face aux tendances dévalorisantes et menaçantes, l’avenir des jeux et sports traditionnels se trouve dans un cadre explicitement culturel et social.

Expliquons-nous :

- Les jeux et les pratiques corporelles représentent un patrimoine (et un matrimoine). Ils nous viennent des racines de nos cultures.

- Les activités ludiques représentent aussi la multiplicité de la culture humaine et Européenne. Ils sont une des expressions de la diversité culturelle.

- Etant donné que beaucoup de jeux ont une vocation similaire par delà les frontières des états, ils sont un réalité porteuse d’une dimension humaine internationale, avant la notion de la nation elle-même.

- Cette diversité attractive ainsi que la complicité que rencontre le jeu par delà les frontières ouvrent à des perspectives pour le développement d’un tourisme culturel. C’est le défi d’un « cultourisme ».

- L’équipement nécessaire à la pratique de jeux populaires est en général bon marché. Cette évidence facilite la dynamique sociale des jeux, repoussant les barrières.

- Les jeux représentent un espace de réalisations extrêmement variées pour des qualités sociales et communautaires. Ils sont un lieu de rencontres, d’échanges et d’expériences entre les différentes générations. C’est une source d’enrichissement individuel et collectif, une activité familiale comme expérience locale et territoriale, une organisation de la fête et du temps. L’on peut voir ainsi en eux un contrepoids contre des « pathologies  sociales», les jeux populaires représentant une chance de repenser l’identité versus l’aliénation.

- Les jeux forment par leur diversité non standard un terrain propice à l’apprentissage. Comme « école de la vie », ils peuvent devenir un modèle pour une école de l’avenir et pour le renouvellement des pratiques éducatives.

- Les jeux populaires sont également importants sous un aspect économique. En effet, ils ne contribuent pas seulement directement à l’économie de leur région, mais ils sont aussi par le biais de l’identité d’une région, la base de l’expression d’une forte socialité qui devient dès lors une force de proposition, de production et d’énergie intellectuelle.

- Par leur diversité, leur non-uniformité, les jeux populaires fonctionnent comme un laboratoire de la « postmodernité », ou encore comme un terrain d’expérimentation sociale pour l’avenir.

- Il faut aussi tenir compte que le jeu en lui-même est un fondement de la culture humaine. L’homo ludens précédait en effet l’homo sapiens. La culture ludique est donc une condition humaine qu’il faut préserver et développer soigneusement pour nous-mêmes et pour les générations à venir.

- Les jeux populaires et traditionnels sont une illustration vivante pour montrer que :

  • L’expression « locale » est universelle ;
  • Le « global » n’existe qu’en socialité concrète, régionale et populaire.

 

III - Le changement dynamique inhérent aux jeux populaires ainsi que leur multiplicité décourage tout essai d’une définition totale et exhaustive. Les limites ne sont donc jamais rigides entre les jeux populaires et, par exemple :

  • Les traditions festives
  • Les sports régionaux
  • Les cultures de la danse
  • Les formes d’expression musicale, etc.

C’est pourquoi nous avons préféré parler ici de cultures ludiques pour caractériser l’étroite connexion, l’intrication, des jeux avec la vie collective, dont la découverte et la connaissance s’inscrit à la fois dans un authentique processus de formation culturelle que ne peuvent saisir les définitions conventionnelles ou les classifications abstraites et généralisantes.

- Cela explique pourquoi les jeux traditionnels et populaires doivent être soigneusement séparés des sports d’accomplissement assujettis, eux, par des fédérations internationales, à une standardisation qui n’en retient que les résultats.

- Une autre limite pour les jeux : le soutien et la promotion des jeux traditionnels et populaires ne pourra se dérouler que dans le cadre des lois générales Européennes, par exemple celles concernant la protection des animaux (formes cruelles de combat).

 

IV - Pour la promotion et le développement des cultures ludiques, il faut favoriser des recherches nouvelles et expérimentales, à côté des actions d'inventorisation et de collectage :

philosophie des jeux et des cultures corporelles, sociologie culturelle et histoire sociale, sur le plan méthodologique, cela veut dire expérimentation en direction d'une recherche populaire, une collaboration entre la pratique des jeux et une réflexion en profondeur.